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03/05/2018

Quo Primum tempore : « Jamais et en aucun temps, qui que ce soit ne pourra les contraindre et les forcer à laisser ce missel »

 

Prions. Comme nous l’avons appris du Sauveur, et selon Son divin commandement, nous osons dire : « Notre Père, Qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié, Que Votre Règne arrive, Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation. Mais délivrez-nous du Mal. AMEN + »

(Traduction issue de la Vulgate, insérée par Saint Pie V dans l’Ordo Missae de l’Église latine le 14 juillet 1570, ceci ayant été arrêté, défini et promulgué, par publication de la bulle Quo Primum tempore, celle-ci étant décrétée « valable à perpétuité »)

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Bulle Quo Primum tempore du 14 juillet 1570

Organisant définitivement la célébration du Saint Sacrifice de la Messe

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 14 juillet 1570

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Pie, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, pour Mémoire à la Postérité.

Dès le premier instant de Notre élévation au sommet de la Hiérarchie Apostolique, Nous avons tourné avec amour Notre esprit et Nos forces et dirigé toutes Nos pensées vers ce qui était de nature à conserver la pureté du culte de l'Église, et, avec l'aide de Dieu Lui-même, Nous nous sommes efforcé de le réaliser en plénitude, en y apportant tout Notre soin.

Comme parmi d'autres décisions du saint Concile de Trente, il nous incombait de décider de l'édition et de la réforme des livres sacrés, le Catéchisme, le Bréviaire et le Missel ; après avoir déjà, grâce à Dieu, édité le Catéchisme pour l'instruction du peuple, et pour qu'à Dieu soient rendues les louanges qui Lui sont dues, corrigé complètement le Bréviaire, pour que le Missel répondît au Bréviaire, ce qui est convenable et normal puisqu'il sied qu'il n'y ait dans l'Église de Dieu qu'une seule façon de psalmodier et un seul rite pour célébrer la Messe, il Nous apparaissait désormais nécessaire de penser le plus tôt possible à ce qui restait à faire dans ce domaine, à savoir : éditer le Missel lui-même.

C'est pourquoi Nous avons estimé devoir confier cette charge à des savants choisis ; et, de fait, ce sont eux qui, après avoir soigneusement rassemblé tous les manuscrits, non seulement les anciens de Notre Bibliothèque Vaticane, mais aussi d'autres recherchés de tous les côtés, corrigés et exempts d'altération, ainsi que les décisions des Anciens et les écrits d'auteurs estimés qui nous ont laissé des documents relatifs à l'organisation de ces mêmes rites, ont rétabli le Missel lui-même conformément à la règle antique et aux rites des Saints-Pères.

Une fois celui-ci révisé et corrigé, après mûre réflexion, afin que tous profitent de cette disposition et du travail que Nous avons entrepris, Nous avons ordonné qu'il fût imprimé à Rome le plus tôt possible, et qu'une fois imprimé, il fût publié, afin que les prêtres sachent quelles prières ils doivent utiliser, quels sont les rites et quelles sont les cérémonies qu'ils doivent conserver dorénavant dans la célébration des Messes.

Pour que tous accueillent partout et observent ce qui leur a été transmis par l'Église romaine, Mère et Maîtresse de toutes les autres Églises, et pour que par la suite et dans les temps à venir dans toutes les églises, patriarcales, cathédrales, collégiales et paroissiales de toutes les provinces de la Chrétienté, séculières ou de n'importe quels Ordres monastiques, tant d'hommes que de femmes, même d'Ordres militaires réguliers, et dans les églises et chapelles sans charge d'âmes dans lesquelles la célébration de la messe conventuelle à haute voix avec le Chœur, ou à voix basse selon le rite de l'Église romaine est de coutume ou d'obligation, on ne chante ou ne récite d'autres formules que celle conforme au Missel que Nous avons publié, même si ces églises ont obtenu une dispense quelconque, par un indult du Siège Apostolique, par le fait d'une coutume, d'un privilège ou même d'un serment, ou par une confirmation apostolique, ou sont dotées d'autres permissions quelconques ; à moins que depuis la première institution approuvée par le Siège Apostolique ou en vertu de la coutume, cette dernière ou l'institution elle-même aient été observées dans ces mêmes églises depuis deux cents ans au moins, d'une façon continue, pour la célébration des messes. Dans ce cas, Nous ne supprimons aucunement à ces églises leur institution ou coutume de célébrer la messe ; mais si ce Missel que Nous avons fait publier leur plaisait davantage, de l'avis de l'Évêque ou du Prélat, ou de l'ensemble du Chapitre, Nous permettons que, sans que quoi que ce soit y fasse obstacle, elles puissent célébrer la messe suivant celui-ci.

Par Notre présente constitution, qui est valable à perpétuité, Nous avons décidé et Nous ordonnons, sous peine de Notre malédiction, que pour toutes les autres églises précitées l’usage de leurs missels propres soit retiré et absolument et totalement rejeté, et que jamais rien ne soit ajouté, retranché ou modifié à Notre missel, que nous venons d’éditer.

Nous avons décidé rigoureusement pour l'ensemble et pour chacune des églises énumérées ci-dessus, pour les Patriarches, les Administrateurs et pour toutes autres personnes revêtues de quelque dignité ecclésiastique, fussent-ils même Cardinaux de la Sainte Église romaine ou eussent-ils tout autre grade ou prééminence quelconque, qu'ils devront, en vertu de la sainte obéissance, abandonner à l'avenir et rejeter entièrement tous les autres principes et rites, si anciens soient-ils, provenant des autres missels dont ils avaient jusqu'ici l'habitude de se servir, et qu'ils devront chanter ou dire la Messe suivant le rite, la manière et la règle que Nous enseignons par ce Missel et qu'ils ne pourront se permettre d'ajouter, dans la célébration de la Messe, d'autres cérémonies ou de réciter d'autres prières que celles contenues dans ce Missel.

Et même par les dispositions des présentes et au nom de notre autorité apostolique, Nous concédons et accordons que ce même missel pourra être suivi en totalité dans la messe chantée ou lue, dans quelque église que ce soit, sans aucun scrupule de conscience et sans encourir aucune punition, condamnation ou censure, et qu’on pourra valablement l’utiliser librement et licitement, et cela à perpétuité.

Et, d’une façon analogue, Nous avons décidé et déclarons que les supérieurs, administrateurs, chapelains et autres prêtres de quelque nom qu’ils seront désignés, ou les religieux de n’importe quel ordre, ne peuvent être tenus de célébrer la messe autrement que nous l’avons fixée, et que jamais et en aucun temps qui que ce soit ne pourra les contraindre et les forcer à laisser ce missel ou à abroger la présente instruction ou la modifier, mais qu’elle demeurera toujours en vigueur et valide, dans toute sa force, nonobstant les décisions antérieures et les constitutions et ordonnances apostoliques, et les constitutions générales ou spéciales émanant de conciles provinciaux et généraux, pas plus que l’usage des églises précitées confirmé par une prescription très ancienne et immémoriale, mais ne remontant pas à plus de deux cents ans, ni les décisions ou coutumes contraires, quelles qu’elles soient.

Nous voulons, au contraire, et Nous le décrétons avec la même autorité, qu'après la publication de Notre présente Constitution, ainsi que du Missel, tous les prêtres qui sont présents dans la Curie romaine soient tenus de chanter ou de dire la Messe selon ce Missel dans un délai d'un mois : ceux qui sont de ce côté des Alpes, au bout de trois mois : et enfin, ceux qui habitent de l'autre côté des montagnes, au bout de six mois ou dès que celui-ci leur sera offert à acheter.

Et pour qu'en tout lieu de la Terre il soit conservé sans corruption et exempt de fautes et d'erreurs, Nous interdisons par Notre autorité apostolique et par le contenu d'instructions semblables à la présente, à tous les imprimeurs domiciliés dans le domaine soumis directement ou indirectement à Notre autorité et à la sainte Église romaine, sous peine de confiscation des livres et d'une amende de deux cents ducats d'or à payer au Trésor Apostolique, et aux autres, domiciliés en quelque lieu du monde, sous peine d'excommunication et d'autres sanctions en Notre pouvoir, de se permettre en aucune manière ou de s'arroger le droit de l'imprimer ou de l'offrir, ou de l'accepter sans Notre permission ou une permission spéciale d'un Commissaire Apostolique qui doit être chargé par Nous de ce soin, et sans que ce Commissaire n'ait comparé avec le Missel imprimé à Rome, suivant la grande impression, un original destiné au même imprimeur pour lui servir de modèle pour ceux que ledit imprimeur doit imprimer, ni sans qu'on n'ait préalablement bien établi qu'il concorde avec ledit Missel et ne présente absolument aucune divergence par rapport à celui-ci.

Cependant, comme il serait difficile de transmettre la présente lettre en tous lieux de la Chrétienté et de la porter tout de suite à la connaissance de tous, Nous ordonnons de la publier et de l'afficher, suivant l'usage, à la Basilique du Prince des Apôtres et à la Chancellerie Apostolique, ainsi que sur le Champ de Flore, et d'imprimer aussi des exemplaires de cette même lettre signés de la main d'un notaire public et munis du sceau d'une personnalité revêtue d'une dignité ecclésiastique, auxquels on devra partout, chez tous les peuples et en tous lieux, accorder la même confiance absolument exempte de doute que si l'on montrait ou exposait la présente.

Qu’absolument personne, donc, ne puisse déroger à cette page qui exprime Notre permission, Notre décision, Notre ordonnance, Notre commandement, Notre précepte, Notre concession, Notre indult, Notre déclaration, Notre décret et Notre interdiction, ou n’ose témérairement aller à l’encontre de ses dispositions.

Si cependant quelqu’un se permettait une telle altération, qu’il sache qu’il encourrait l’indignation de Dieu tout-puissant et de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul.

 

Donné à Rome, à Saint-Pierre, l'an mil cinq cent soixante dix de l'Incarnation du Seigneur, la veille des Ides de Juillet, en la cinquième année de Notre Pontificat.

Pie V, Pape


« Tradidi vobis quod et accepi »


« On m’a mis dans les mains un Missel nouveau … »

01/05/2018

"LE LIBÉRALISME EST UN PÉCHÉ", de Don Félix Sarda y Salvany (1841-1916)

Extraits du § XXXI - Pentes par lesquelles un catholique glisse le plus ordinairement dans le libéralisme.

 
« Diverses sont les pentes par lesquelles le fidèle chrétien est entraîné dans l'erreur du libéralisme, et il importe grandement de les indiquer ici, tant pour comprendre par leur étude l'universalité de cette secte, que pour prémunir les imprudents contre ses pièges et ses dangers. Très souvent la corruption du cœur est une suite des erreurs de l'intelligence ; mais plus fréquemment encore, l'erreur de l'intelligence suit la corruption du cœur. L'histoire des hérésies démontre clairement ce fait. Leurs commencements présentent presque toujours le même caractère : c'est une blessure d'amour-propre ou un grief que l'on veut venger ; c'est une femme qui fait perdre à l'hérésiarque la cervelle et son âme, ou bien une bourse d'or pour laquelle il vend sa conscience. Presque toujours l'erreur tire son origine, non de profondes et laborieuses études, mais de ces trois têtes d'hydre que saint Jean signale et qu'il appelle : Concupiscentia carnis, concupiscentia oculorum, superbia vitæ. C'est par là qu'on se précipite en toutes les erreurs, par là qu'on va au libéralisme ; étudions ces pentes dans leurs formes les plus ordinaires.

1° L'homme devient libéral par suite d'un désir naturel d'indépendance et de vie facile. Le libéralisme est nécessairement sympathique à la nature dépravée de l'homme, autant que le catholicisme lui est contraire dans son essence même. Le libéralisme est émancipation, et le catholicisme est frein. Or, l'homme déchu aime par une certaine tendance très naturelle un système qui légitime et sanctifie l'orgueil de sa raison et les emportements de ses appétits. Ce qui a fait dire à Tertullien "l'âme, dans ses nobles aspirations est naturellement chrétienne". De même, en peut dire que : l'homme, par le vice de son origine, naît naturellement libéral. Il est donc logique que dès qu'il commence à comprendre que du libéralisme viendra toute protection pour ses caprices et ses débordements il se déclare libéral en bonne et due forme.

2° Par l'envie de parvenir. Le libéralisme est aujourd'hui l'idée dominante ; il règne partout et principalement dans la sphère officielle. Il est donc une sûre recommandation pour faire son chemin. A peine sorti du foyer paternel, le jeune homme jette un coup d'œil sur les diverses voies qui conduisent à la fortune, à la renommée, à la gloire et s'aperçoit qu'une condition essentielle pour parvenir, c'est d'être de son siècle, d'être libéral. Ne pas être libéral c'est se créer à soi-même les plus infranchissables obstacles. Il lui faut donc de l'héroïsme pour résister au tentateur qui lui montre, comme à Jésus-Christ dans le désert, un splendide avenir en lui disant : Hæc omnia tibi dabo si cadens adoraveris me : "Tout cela je te le donnerai si, prosterné, tu m'adores". Or, les héros sont rares, et il est naturel que la plupart des jeunes gens commencent leur carrière en s'affiliant au libéralisme. Ceci leur vaut des compliments dans les journaux, la recommandation de puissants protecteurs, la réputation d'hommes éclairés et de savants universels. Le pauvre ultramontain a besoin de cent fois plus de mérite pour se faire connaître et pour acquérir un nom ; or, la jeunesse est ordinairement peu scrupuleuse. Le libéralisme, d'ailleurs, est essentiellement favorable à la vie publique après laquelle cet âge soupire si ardemment. Il tient en perspective des députations, des commissions, des rédactions, etc., qui constituent l'organisme de la machine officielle. C'est donc une merveille de Dieu et de Sa grâce qu'il se rencontre un seul jeune homme qui déteste un si perfide corrupteur.

[…] Telles sont les causes ordinaires de perversion libérale, toutes les autres en découlent. Quiconque ne possède qu'une expérience moyenne du monde et du cœur humain pourrait à peine en signaler d'autres. »

 

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Don Félix Sarda y Salvany, Le libéralisme est un péché (1884) - Texte intégral accessible par ce lien, comprenant la préface de S.E. Mgr Marcel Lefebvre à l'édition de 1975, le Décret de la Sacrée Congrégation de l’Index et la Lettre de Don Sarda y Salvany à la Marquise de Tristany (30 août 1885).

"LE DOGME DE LA GRACE", de Jean-Martin Moye (1730-1793)

« La Grâce est un don surnaturel accordé gratuitement à l'homme en vertu des mérites de Jésus-Christ pour l'aider à faire le bien et éviter le mal, le sanctifier, et lui faire mériter la vie éternelle. »

 

« La Grâce est un don de Dieu, une faveur, un bienfait accordé à la créature. C'est un don surnaturel ; il est au-dessus de la nature ; il ne vient point de la nature ; il n'est point dû à la nature. Il est gratuit, parce qu'on ne peut point le mériter. Car si on pouvait la mériter la Grâce serait une justice et une récompense, et non pas une grâce : Si autem gratia, jam non ex operibus, alioqui gratia jam non esset gratia (Rm 11,6). Ce n'est donc point pour nos mérites que la Grâce nous est accordée, mais par les mérites de Jésus-Christ, qui nous a mérité toutes les Grâces du salut par sa Mort et sa Passion. La Grâce nous est donnée pour nous aider à éviter le mal et faire le bien, parce que la nature étant tombée par le péché d'Adam, elle est trop faible pour surmonter ce penchant qui l'entraîne vers le mal, et pour vaincre la difficulté qu'elle a pour le bien. Il faut pour cela que Dieu la soutienne et qu'il lui donne une force divine qui l'élève au-dessus de sa faiblesse naturelle, la rende capable d'agir d'une manière surnaturelle, et faire des œuvres dignes de lui et méritoires de la vie éternelle. Et c'est cette aide, ce secours, cette force divine que l'on nomme proprement Grâce. Sans cette Grâce nous ne pouvons rien par rapport au salut ; avec cette Grâce nous pouvons tout. Ce n'est qu'avec cette Grâce que nous pouvons mériter le Ciel. Les Grâces ont pour fin le salut éternel, au lieu que les biens temporels ne sont donnés prochainement que pour les besoins du corps et les nécessités de la vie présente. Pour le sanctifier et lui faire mériter la vie éternelle : car quoique la seule Grâce habituelle puisse nous justifier et nous mériter le Ciel, cependant toute Grâce tend à la justification et au salut éternel. »

 

Le Dogme de la Grâce.jpgAccès au texte (format PDF)

Le Dogme de la Grâce de Jean-Martin Moye (1730-1793), fut imprimé à Nancy en 1774 par le chanoine Nicolas Raulin (1738-1812), avec Le Traité de l’esprit du monde. La version mise en ligne est établie d’après cette première édition, et celle du Père Georges Tavard (+ 2007). De cette dernière, nous n’avons pas retenu certaines indications modernistes, en particulier les réserves émises sur la question de la prédestination et celles, au titre des innovations conciliaires de la constitution Sacrosanctum concilium, sur le sacrifice au Calvaire, par lequel est « amassé le trésor de toutes les grâces » (3ème partie, chap. IV).

 

 

 

"TRAITE SUR L’ESPRIT DU MONDE", du Bienheureux Jean-Martin Moye (1730-1793), des Missions étrangères de Paris, fondateur de la Congrégation de la Divine Providence.

« Il est temps de faire voir au monde que vous savez mettre des bornes à sa malice quand il vous plaît, et que vous pouvez renverser et confondre son orgueil et sa fausse sagesse par la folie de la Croix. Ouvrez donc les yeux à cette foule de mondains infatués des vanités du siècle. Faites-leur comprendre qu'il n'y a rien de solide hors de vous, que vous êtes seul le centre de notre félicité, et que sans vous il n'y a que trouble, qu'agitation, qu'amertume pour le temps et pour l'éternité.

Du moins, mon Dieu, séparez-vous du milieu de la corruption du siècle un certain nombre d'âmes choisies, à qui vous fassiez sentir par l'efficacité de votre Grâce la folie de cette sagesse mondaine qui nous rend vos ennemis en nous procurant l'estime et l'amitié des hommes, et la sublimité de cette sagesse Chrétienne qui attire sur nous vos regards et vos faveurs, en même temps qu'elle nous rend l'objet du mépris et de la haine des mondains. Mettez-moi, Seigneur, au rang de ces âmes privilégiées. »

 

 

 

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D’après l’édition imprimée à Nancy en 1774 par le chanoine Nicolas Raulin (1738-1812), et celle du Père Georges Tavard (+ 2007).

"Exercice du silence intérieur de PENSEE, de PAROLE & d’ŒUVRE", de Martial d’Étampes, ofmcap (1575-1635)

 

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« Ainsi ces âmes séraphiques n’ayant qu’une pensée, volonté et action en l’objet de Dieu seul, si simplement, si nuement, si paisiblement, elles semblent plutôt souffrir la suave inaction de Dieu que d’agir d’elles-mêmes, et plutôt se taire et se reposer que de penser, dire et faire intérieurement quelque chose. »

 

Extrait du Privilège du Roi.

 

Par grâce et Privilège du Roi, il est permis à Nicolas Fremiot marchand Libraire à Paris, d’imprimer ou faire imprimer, un livre intitulé, Traité facilepour apprendre à faire oraison Mentale, divisé en trois parties principales, à savoir Préparation, Méditation et Affection, avec un Traité de Confession, dédié aux âmes dévotes, le tout fait par un R. Père de l’Ordre de S. François, et défenses sont faites à toutes personnes, d’imprimer ou faire imprimer, vendre ni distribuer ledit livre, d’autre impression que de celle dudit Fremiot, ou autres ayant droit de lui, durant le temps et espace de six ans, sur peine de confiscation des exemplaires, et de trois mil livres d’amende, comme plus au long est contenu audit Privilège. Donné à Paris, le 25. Jour de mars 1628, et de notre règne le 18. / Par le Roi et son Conseil.

SENAULT.

 

[Avant-Propos]

Dieu n’a parlé qu’une fois en l’éternité, pour ce qu’il n’a engendré qu’un Fils qui est sa parole, et si en parlant il n’a point rompu le silence, vu qu’il n’a parlé qu’à soi-même et au-dedans de soi et sans aucun bruit, sa parole n’étant corporelle, mais spirituelle, et sa même pensée. De plus, il a dit cette sienne parole si bas, si profonde et si incompréhensible qu’elle n’est parfaitement entendue que de lui-même, suivant ce qu’en assure cette même parole de Dieu, c’est-à-dire Jésus-Christ : personne ne connaît le Fils (qui est cette divine parole) d’une connaissance éternelle et parfaite, que le Père : parole qui est si intime au Père qui la profère, qu’elle est une même chose avec son essence.

Tellement que Dieu étant trine et un, un en divinité, et trine en personnes, toutes ces personnes divines assistantes au dehors, n’ont qu’une parole très simple, et les trois n’ont qu’une même pensée, tant elles gardent un parfait et non pareil silence. De sorte que si Dieu même en parlant garde un si étroit silence, qu’est-ce donc de Dieu en tant qu’il ne parle pas? L’entende qui pourra, et l’admire qui ne pourra, l’admiration étant des choses qui ne se peuvent comprendre, et Dieu se connaissant ici mieux par voie d’admiration que spéculation, et de pénétration.

Partant, je conclus avec raison que non seulement Dieu est dans le silence de parole, mais aussi de volonté. Toutes les trois personnes divines n’ayant garde d’être en débat par contrariété de volonté, puisqu’elles n’ont qu’une volonté à trois, et qu’elles sont toutes trois cette même volonté, Dieu peut être dit aucunement en silence d’action, parce que toutes les trois personnes divines n’ont qu’une même puissance et action, l’action de l’une étant la même action de l’autre, outre que leur action est si paisible, si suave et si facile qu’elle mérite le nom de silence, disposant de toutes choses fortement et suavement. Il est finalement en silence de toutes sortes de changement et mouvement, pour être essentiellement immobile et immuable, ainsi qu’infini infiniment parfait, en toutes manières, et par conséquent incapable de déchet, d’aucune nouvelle perfection, infini, actuel, ne pouvant recevoir aucune augmentation : d’où suit qu’il est en un entier et perpétuel silence et inviolable repos, voire qu’il est naturellement, silence, paix, repos, le centre de soi-même, des Anges et des hommes.

Cet exercice donc de silence est merveilleusement excellent, puisque c’est l’exercice de Dieu, et son essence même. En suite de quoi, c’est aussi l’exercice et pratique de tous ceux qui désirent être faits un même esprit avec lui, comme l’a pratiqué notre Mère sainte Claire, comme de ceux qui l’avoisinent de plus près par ressemblance, et qui s’unissent plus étroitement à lui comme a fait notre les bienheureux dans le Ciel, à qui Dieu fait entendre cette divine parole, et ce d’une façon coye [tranquille], aussi paisible, suave et silencieuse qu’elle est ineffable au dire de l’Apôtre, qui est la seule chose vue et pensée qui les ravit et suspend tous, en sorte que jamais ils n’en reviennent, cueillant ainsi les fruits pour toujours de cette divine promesse. Entre dans la joie de ton Seigneur, ne leur parlant ainsi qu’une seule fois non plus qu’à soi-même, en se manifestant clairement à eux; mais une seule fois qui dure une éternité, gardant ainsi un tel parfait silence, pour n’avoir jamais qu’une seule vue ou pensée très intime, très suave, très facile, et plus de Dieu que d’eux, et une même volonté avec celle de Dieu, sans contredit avec une seule action d’amour pacifiquement immobile, le clou de leur liberté y étant rivé pour jamais.

Dieu, ou par un mouvement et trait de Dieu particulier, ou par je ne sais quelle impuissance de faire autrement, savoir est par délaissement intérieur qui les rend incapables d’une plus grande et plus actuelle occupation d’esprit, ou par indisposition corporelle qui leur donne le même empêchement. Et c’est l’exercice de la seule chose nécessaire que notre Seigneur recommande tant à Marthe, et dont il louait si hautement Marie, qui aux pieds de cette divine parole (Dieu) qu’elle entendait avec un très profond silence et très universel de toute autre chose, ou d’affection ou de pensée, dans le plus intime et le centre de son esprit.

Ainsi ces âmes séraphiques n’ayant qu’une pensée, volonté et action en l’objet de Dieu seul, si simplement, si nuement, si paisiblement, elles semblent plutôt souffrir la suave inaction de Dieu que d’agir d’elles-mêmes, et plutôt se taire et se reposer que de penser, dire et faire intérieurement quelque chose; et pour l’extérieur pareillement comme si Dieu opérait le tout en elles et par elles, et qu’elles n’en fussent que les organes et instruments, tant elles opèrent le tout avec un calme indicible et une paix ineffable qui surpasse tout sentiment, [elles] disent avec l’Épouse : « Je dors, mais mon cœur, mon Époux veille pour moi, qui dit à toutes les créatures : N’éveillez pas ma bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille[1] », c’est-à-dire: ne l’éveillez point du tout, pour ce qu’elle n’est point en état de le vouloir, tant ce sommeil lui est agréable et délicieux ; ou bien, ne l’éveillez point jusqu’à ce qu’elle opère d’elle-même, se jetant dans les multiplicités et occupations qui rompent ce silence et tant doux sommeil, comme celui qui fut donné à notre Mère sainte Claire du Jeudi Saint au Samedi.

L’excellence de cet exercice est telle que le Prophète dit: « C’est une bonne chose d’attendre en silence le salutaire de Dieu[2] ». « Bonne » sans dire de quelle bonté, pour ce qu’elle est ineffable et qu’elle comprend en soi soutes sortes de biens, ainsi que la jouissance du bien infini et souverain est ineffable et incompréhensible.

Cet exercice nous a été enseigné de Jésus naissant, aussi bien que de Jésus prêchant Marthe et Marie: naissant pour ce qu’il naquit au temps de la minuit, que toutes choses sont en très profond silence, comme dit le Sage, afin que cette sienne seconde naissance temporelle répondît à sa première éternelle, grandement silencieuse, comme dit est, et afin que la troisième naissance qu’il prétend faire en nos âmes, soit en quelque façon semblable avec les deux siennes susdites, par la pratique d’un silence universel de toutes nos puissances, en l’objet de quoi que ce soit hors de Dieu. Car autrement comme Dieu ne se manifesta point à Élie dans le tourbillon, ni dans la commotion, ni dans le feu, mais dans un doux respir d’un très agréable zéphire, ainsi Jésus ne se manifeste à nous par cette sienne naissance spirituelle et très intime à l’âme que dans le silence de ,toutes autres choses créées, dedans le recoy [repos] et recueillement de tout mouvement et sentiment désordonné et inquiété, mettant le manteau dessus notre face comme Élie, pour ne rien voir, entendre, odorer, goûter et sentir que Dieu, et dans la minuit de la naissance temporelle de Jésus, ne rien considérer ,que ce Verbe divin, divinement ,inspiré et nouvellement né dans le centre de l’esprit: car c’est lors seulement que Dieu produit clairement, intimement et dans le fond de notre esprit, son Verbe, par lequel il se manifeste à nous, en nous et par-dessus nous, ravissant nos esprits au-dessus de toutes choses en l’objet d’une seule chose incréée et nécessaire, qui nous rend bienheureux dès l’état malheureux de cette vie mortelle. Le bon Jésus, de chair que nous sommes, nous fait en quelque façon Verbe comme lui: lui, nous transformant ainsi en lui, comme de Verbe qu’il était se faisant chair, il s’est transformé en nous.

La pratique de cet exercice

Cet exercice de silence se doit faire à l’exemple de celui de Dieu, qui n’a qu’une seule parole bien simple, spirituelle et sans bruit. Et comme les bienheureux qui louent incessamment Dieu par le silence admiratif de ses immenses grandeurs, commençant par un holà et paix, ainsi devez avoir la paix sur toutes sortes de pensées égarées, imaginations, extravagances, mouvements et sentiments déréglés, recueillant et ralliant toutes les forces et puissances de nos âmes dans le centre de notre esprit, pacifiant et apaisant même toute sorte de mouvements, bons et mauvais, nous faisant quittes de toute autre vue, pensée, désir, crainte, affection, aversion, joie et tristesse. Cela se fait par une seule et simple vue ou souvenir de Dieu, qui tombe doucement dans le fonds de l’esprit, et de l’esprit encore plus doucement et très amoureusement en Dieu, et ce avec une vive foi et une douceur indicible, nous étant donnée, comme dit la Règle, sans étude, et nous efforçant sans force, de faire cette heureuse chute de notre souvenir en Dieu le plus souvent paisiblement, simplement, amoureusement, gaiement et librement qu’il sera possible, sans bandement d’esprit et empressement, ne regardant ni observant cet exercice comme une tâche qu’il nous faut faire, mais comme une récréation sainte et libre, dont la discontinuation nous soit indifférente, quoiqu’involontaire, faisant tout notre possible pour la continuer sans bandement ni attache pourtant, laissant Dieu à lui-même pour aller et venir comme il lui plaira.

Chute ou inclination d’esprit en Dieu qui sera plus reçue que ressentie et imaginée, selon que l’esprit est disposé, comme s’il tombait doucement et sensiblement en Dieu, ou sur la sacrée poitrine de Jésus, et là y demeurant paisiblement, avec la même vive foi, et faisant compagnie au bien-aimé disciple, nous y reposant et endormant avec lui, comme aussi y veillant, parlant et opérant toutes choses sans bouger de là.

Lequel souvenir, chute et repos, fera éclipser tout autre objet importun de l’esprit, et fera rasseoir tout mouvement et sentiment de quoi que ce soit, tout autre objet faisant hommage à celui-ci et donnant dans le néant, comme si sourdement par avouement[3] qu’il n’y a que Dieu qui est et qui mérite d’être et d’occuper et remplir notre esprit, et ainsi cédant la place à l’immense Bonté, l’âme au reste demeurant paisible en ce souvenir pacifique de ce Dieu de paix qui lui tient lieu de tout, et lui sert de tout autre chose, comme ce qui lui vaut mieux incomparablement que tout, et qu’elle doit choisir et chérir aussi plus que tout, comme celui seul qui est conformément au nom propre, qui se donne pour se distinguer de tout autre chose, qui par conséquent n’est point, puisqu’il s’appelle celui qui est, auquel l’âme demeure collée et unie par vive foi, une douce attache d’esprit, une tendre inclination et écoulement de cœur. De sorte qu’elle serait toute prête de dire à Dieu avec saint Simon[4] : « Laissez, Seigneur, aller, passer, pâmer et trépasser votre servante en paix, pour ce que l’œil de mon intelligence simple a vu son salutaire », ressemblant à une neige fondue et écoulée dans son centre aux rayons chaleureux de ce beau Soleil d’Éternité, et doucement attirée au-dessus des temps et de toutes choses dans la divine essence.

Or ce doux, nu, simple, silencieux, amoureux et gracieux souvenir de Dieu contient éminemment tous les autres actes qu’on pourrait produire, comme en dressant son intention de faire les choses pour le pur amour de Dieu, ou pour la seule volonté et gloire de Dieu, comme aussi d’oblation à Dieu de tout ce que l’on peut, ou doit penser, vouloir, opérer et souffrir. Et pareillement tous les désirs de plaire à Dieu, de l’aimer et servir, tous les propos de mieux faire à l’avenir, de s’amender et pratiquer la vertu et les actes de contrition amoureux, et douleur d’avoir offensé Dieu, pour ce que ce premier acte simple envisageant la fin et centre de tous les autres actes, raisonnements et discours d’esprit (qui est Dieu, comme il est), tous ces autres actes s’y trouvent compris, comme les moyens dans la fin, et des lignes dans le centre.

L’âme donc, séraphique selon cet exercice depuis le lever du matin jusqu’au coucher du soir, ne fait autre chose intérieurement à quelque action qu’elle vaque, qui soit profane ou sainte, que de se recueillir toute en la simple vue de Dieu seul, à chaque fois qu’elle y retourne, sortie qu’elle est par les distractions, y rentrant aussi paisiblement et confidemment comme si elle n’en eut bougé, et y demeurant aussi coyement [tranquillement] et assurément comme si elle n’en devait jamais sortir, calmant à son possible toute sorte de mouvements et sentiments du corps, de l’âme et de l’esprit, et même ceux qui s’élèvent et éveillent, imposant silence à tout, aux yeux, aux oreilles, au goût, appétits, parler, inclinations, imaginations, pensées, volontés, désirs, affections, sensualités, satisfactions de la nature, amour-propre et superfluité d’actions non nécessaires en la vue de Dieu, comme si cet objet (Dieu) s’élevait en la suprême portion de l’esprit, ainsi qu’un beau soleil radieux essuyant, par la présence, toutes les ténèbres des distractions, et détruisant les ombres des objets représentant les affections et sentiments des créatures, qui se dissipent et évanouissent bientôt à l’irradiation de ce divin Soleil par le susdit souvenir de Dieu.

Mais si ce simple souvenir de Dieu, par notre indisposition n’étant pas toujours en même état ni également bien disposée, reçue et tirée de Dieu, n’est assez efficace pour tel effet de pacification et de recueillement, et n’exprime pas assez efficacement dans l’intelligence de l’âme la nature et perfection de ce divin objet, comme exclusif de ce divin objet, comme pour une seule fois qu’il nous eut fallu parler intérieurement à l’exemple du Père Éternel, par la seule et simple pensée de Dieu, il nous en faudra parler une seconde plus grossière que la première, et partant plus sortable à notre imagination, et plus capable de l’arrêter et pacifier et de faire impression dans le fonds du silence susdit, par l’expression de ces paroles articulées (« Dieu ») proférées intérieurement ou extérieurement de bouche si besoin est, pour mieux tenir en arrêt l’esprit et l’imagination.

Laquelle seconde manière de parler, plus matérielle que la première qui n’est que la seule pensée ou simple souvenir de Dieu, fut bien entendue du Roi des Prophètes, qui après avoir dit que Dieu ne parle qu’une fois, ajoute qu’il en avait entendu deux de la part des créatures, qui sont les deux susdites. Or cette parole articulée (« Dieu ») n’a pas peu d’effet dans les sentiments du corps et de l’âme, commandant à cette troupe mutine et tumultueuse des passions et folles imaginations de se rasseoir, ainsi que Jésus dans la nacelle où, se levant debout et commandant aux vents, à la mer et à la tourmente, [ils] s’accoisèrent[5] aussitôt, et ainsi cette parole (« Dieu ») a le même pouvoir et effet sur nos sentiments et évagations [divagations], et un pareil effet à celui des paroles de Jésus sur cette troupe armée, ennemi qui fut terrassé par ces deux mots de sa divine bouche[6] : « C’est moi ».

Et si par notre indisposition, cette parole articulée (« Dieu ») n’y fait encore rien, on y pourra ajouter celle-ci: « Dieu Paix », comme disant tout bas, en silence, à nos passions, inclinations, sentiments, imaginations et sensualités: « Dieu, Paix, Paix », c’est-à-dire: « Il ne vous appartient point de parler, mais de vous taire, ni d’ouvrir la bouche, mais de garder le silence, ni d’être et de vivre, mais de mourir, et n’être point, puisqu’il n’y a que Dieu qui est. Paix donc, taisez-vous. » Car il n’appartient qu’à Dieu d’être et de parler, et par sa présence occuper et remplir l’esprit de l’homme, voire tout l’homme, et d’être tout en toutes les puissances de son âme et de son corps, et à se faire ressentir à lui créé et marqué à l’image et semblance de Dieu seul, et non des créatures.

Et si cette parole (« Paix! ») est encore sans effet, l’on pourra se servir de ces deux autres plus expresses à un esprit indisposé : « Rien et Tout », affirmant par elles que tout ce qui n’est point Dieu, quoi qu’il soit, n’est rien, et que Dieu seul est tout, et que partant lui seul doit être l’objet de nos entretiens, affections et sentiments qui ne se doivent porter à rien, mais bien à ce qui est, et qui est par excellence tout bien, voire le bien même que nous croyons faussement trouver en ce que nous nous passionnons, nous reprenant intérieurement de nous tourmenter et passionner ainsi à ce qui n’est rien, désengageant ainsi doucement nos cœurs et nos esprits de tout autre objet inquiétant, pour les porter et faire heureusement tomber dans la paix de Dieu et dans sa sainte opération.

Cet exercice nous a été bien figuré par les saints animaux du Prophète Ezéchiel qui, guidé de l’Esprit de vie qui était dans les roues du chariot auquel ils étaient attelés, cheminaient toujours devant leurs faces, tirant droitement la part où était l’impétuosité de l’Esprit de Dieu, sans gauchir ni retourner en arrière, allant d’un pas aisé, battant les ailes qui faisaient bruit semblable au murmure confus des eaux, et au son de Dieu sublime[7]. Car ces animaux sont les bonnes âmes séraphiques qui ont fait quelque progrès en la voie de Dieu, et qui ne recherchent que Dieu en toutes choses, et n’ont que lui pour moteur de tout ce qu’elles font, qu’ils envisagent toujours de l’œil de leur intelligence simple, qui vont de Dieu, tombant dans leur simple souvenir à Dieu et en Dieu, qui absorbe et noie en lui ce même souvenir et ce avec une suave et paisible impétuosité d’amour.

Mais comment ne voir que Dieu et se voir soi-même, aller droit à Dieu et marcher devant sa face, et se considérant soi-même, ainsi qu’il est dit de ces animaux? Je réponds ce que le Prophète dit d’eux, et par mystère et par symbole de ces belles âmes qui ne regardent que Dieu en premier et dernier instant d’une œillade, qu’elles voient Dieu comme dans un beau miroir, se voient aussi elles-mêmes et tout ce qui se passe en elles bien mieux que si elles se voyaient elles-mêmes par elles-mêmes hors de Dieu. Que ne voient ceux qui voient celui à qui toutes choses sont présentes? Tellement que cheminant avec les ailes d’un souvenir simple et de l’amour pur et nu vers Dieu leur unique objet, avec une douce vivacité et paisible impétuosité d’esprit, comme si elles n’avaient que cela à faire et à voir, elles découvrent en ce divin objet, sans en sortir, tout ce qui se passe et s’élève d’impur et de tumultueux en elles-mêmes, pour se calmer aussitôt: ni plus ni moins que dans un miroir, elles voient les taches et difformités de leur visage, et les ôtent et y appliquent les ornements nécessaires, tellement qu’elles ne s’occupent qu’à une seule chose. Elles en font plusieurs sans sortir de cette unité, et allant impétueusement à cet Un, elles accoisent tout autre mouvement mutin et sentiment rebelle, vaquant à deux choses ensemble bien contraires, au mouvement et au repos, au parler et au silence, faisant reposer et taire tout ce qui n’est point Dieu, pour ne parler ni entendre qu’à Dieu, et pour aller sans cesse de Dieu à Dieu et en Dieu.

Et cette allée et voie de l’âme fait un bruit silencieux comme le murmure confus des eaux et le son de Dieu sublime, pour ce que tout ce qu’elle voit par pensée et sent par amour de Dieu, qui sont ces deux ailes, n’est rien de distinct par autre attribut particulier, ce qui est le son particulier et parler de Dieu, et parlant de soi-même à Moïse, il dit[8] : « Je suis qui suis », sans dire quel il était. C’est aussi le même langage de l’Épouse parlant de son Époux: « Mon bienaimé à moi, et moi à lui[9] », sans spécifier quel est ce bien-aimé, ni quelle est sa bien-aimée, pour donner à entendre qu’il est tout son bien et toutes sortes de perfections, tout désirable; et rien de particulier plutôt que l’autre, étant également tous les biens particuliers, imaginables et au-delà par excellence, et pour dire que son bienaimé lui tient lieu de tout, et non point plus d’une chose que d’une autre, elle ne dit non plus ce qu’elle est à son bien-aimé, pour lui être tout sans retenue, à tout ce qu’il lui plaît en toutes les manières qu’il veut, ayant l’honneur de porter votre nom.

Ma volonté en elle, et en cette pratique que notre Père S. François passait son temps, les jours et les années, en disant: « Mon Dieu », et tout sans lui attribuer aucun nom, et que souvent même étant en ce si grand silence, il ne pouvait nommer le très doux nom de JÉSUS, d’autant que ce son de Dieu, sublime au cœur de mon saint Père Séraphique, tenait le par-dessus [sic] de tout ce qu’on en pouvait penser et qu’on lui pourrait attribuer.

 

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               « (…) souvent même étant en ce si grand silence, il ne pouvait nommer le très doux nom de JÉSUS. »

 

Lequel exercice du silence pratiquait aussi fidèlement, et constamment le Prophète Royal[10], par son témoignage même disant qu’il faisait une bonne provision de Dieu, devant la vue de son Esprit. Nota: qu’il dit toujours et continuellement, et la raison aussi de peur que je m’émeuve et ne m’émancipe de quoi que ce soit, et qu’ainsi je fusse toujours en silence et en paix, à ma droite dit-il, comme la main, plus duite [dressée] au mouvement, plus mobile et plus dans l’emploi, et la première à se mouvoir. Comme n’ayant en butte, ni pour moteur et premier mobile de toutes choses, que Dieu seul, qui lui servait de directeur et de pédagogue pour composer tout son homme intérieur et extérieur, pour régler ses actions et les réduire toutes à son divin plaisir, sans aucun dérèglement ni omission des nécessaires, à la gloire de son Tout, pour la grande habitude qu’il avait fait de la toujours actuelle présence et souvenir de Dieu, [lui] qui faisait le holà à chacun de ses mouvements à mesure qu’ils s’élevaient, les portant aussitôt dans le silence, ce Roi jouissant aussi d’une paix non pareille parmi toutes ses occupations, divertissements et embarras de ses plus grandes affaires. Ce que doivent dévotement pratiquer les âmes fidèles et dévotes.

C’était la pratique de ce grand flambeau d’amour, saint Augustin, qui après s’être mis en quête de Dieu, au-dehors de soi-même, et en avoir demandé des nouvelles à toutes les créatures, les unes après les autres, se reprenant lui-même de cette sortie au-dehors de soi, confesse avec le Prophète d’avoir erré comme la brebis, et d’avoir cherché au-dehors celui qui était au-dedans, avec tant de peine inutile. Mais enfin retournant en soi-même, la lumière étant crue en son cœur, par une grâce particulière, il entendit la voix de Dieu, qui lui dit: « Je suis ton Dieu », paroles qui réduirent tous ses mouvements premiers dans le calme et convertirent tous ses égarements en un profond et tout intime recueillement, lui ôtant tout autre objet, lui faisant voir clairement et sentir nûment qu’il n’y a que Dieu seul, qui, en la connaissance de cette vérité tant ancienne, lui fit amoureusement et abondamment déplorer son aveuglement passé et regretter le temps perdu, et après être illuminé, l’a fait écrier de joie avec S.Michel et le Prophète Royal : « Qui est semblable à Dieu ? ».

Disons donc, mes très chères Sœurs, avec notre bienheureux Père S. François, et notre glorieuse Mère, sainte Claire, qui selon la signification de son nom d’âme de Dieu, l’on peut croire pieusement n’avoir jamais été dans les ténèbres de l’ignorance de Dieu après sa première lumière, mais avoir toujours pratiqué fidèlement cet exercice, disons avec elle plus d’affection, et de fait que de bouche, le grand à Dieu [sic: adieu?] à toutes choses. Ce holà ! et ce silence à tout ce qui est créé, visible et temporel, disant à Dieu, Vérité tant ancienne : « Ô vous mon Dieu, c’est maintenant et pour jamais, ô seul unique amour de mon cœur, ma seule pensée et entretien, tous mes désirs, tous mes plaisirs, tout mon bien et mon espérance sera en vous seul, plus rien du tout, les autres chose avec notre Père Séraphique: et puis, qu’il n’y a rien de semblable à vous, puisque vous êtes tout, et tout le reste rien et vanité.

Laissant donc tout pour jouir de tout dans les affaires nécessaires, ou au temps des exercices de dévotion d’office, d’oraison ou Communion, si ressentez votre esprit dans l’éloignement, durant les distractions et enfoncements, convertissez-vous lors comme le bon saint Pierre, et dites d’un cœur amoureux à votre Époux JÉSUS : « Seigneur, si c’est vous qui êtes, tirez-moi à vous, commandez-moi de venir à vous par votre parole, marchant au-dessus des eaux de toutes choses et de moi-même, pour m’avancer et m’approcher de vous, par une vive et nue foi, qui me fait fouler aux pieds, d’un pas assuré, tout ce qui n’est point vous, de peur qu’en doutant de mes forces dans les eaux des distractions, et que appréhendant les créatures comme si elles étaient quelque chose, je m’y enfonce trop par affection désordonnée et estime trop grande, au hasard de perdre la dévotion et la douce présence de celui que mon cœur doit aimer.

Si votre infidélité vous a fait entendre les reproches qui furent faits à S. Pierre: « Ha! fille et Épouse de peu de foi! Pourquoi avez-vous douté? », ce qui n’arrivera que trop souvent, ne perdez pour toutes ces fautes et autres semblables, la confiance de vous reconvertir encore à votre Époux, et plus cordialement, amoureusement et confidemment: « Ô mon Dieu, les amours de mon âme, sauvez- moi car je suis infidèle! ». Si le faites doucement et fidèlement, espérez la même assistance, par sa grâce. C’est qu’il vous retirera au-dessus de toutes choses et fera reconnaître et ressentir au fonds de votre pauvre cœur que toute autre chose que lui n’est rien, et vous affermira dans le mépris d’icelles, vous élevant par la foi et l’assurance de ce que vous croyez que lui seul est tout et en tout, et toujours frappant à la porte de votre esprit pour le remplir de sa présence, tant [jusqu’à ce] qu’il vous élève enfin de la foi en la claire vision de ce que vous croyez, en laquelle votre joie sera pleine, et partant entièrement en silence, ne vous restant rien plus à désirer ni à demander, possédant et parfaitement pour toujours, celui qui est tout bien, la jouissance duquel a été tant et si souvent désirée de notre Père Séraphique, disant si souvent: « Dieu et [sic: est?] tout », et tout le reste n’être rien. Vivez et mourez comme lui, et jouirez du Tout en tout comme lui. AMEN.

Abrégé de la susdite Pratique du Silence

À cet exercice, le simple souvenir de Dieu suffit pour toujours, comme dit est, continuer la pratique du silence.

Sinon vous y ajouterez la parole expresse (« Dieu ») dit extérieurement, ou intérieurement.

Et si l’évagation [divagation], émotion, sentiment ou peine d’esprit continue, vous dites de pensée, ou de bouche: « Rien, et Dieu » au sens susdit.

Et si la violence croit ou ne s’apaise, vous commencerez par la parole: « Paix, rien moi, Dieu tout », usant de ces cinq paroles, ou du moins selon votre nécessité.

Que si au contraire votre esprit est dans l’engourdissement, assoupissement, et tellement dissipé et extroverti que vous ayez peine à vous récolliger et introvertir, vous vous servirez de ces paroles pour l’éveiller et relever: « Mon Dieu m’est tout », et puis de ces autres désirs, et amour, faim et soif, pour vous entretenir en cet objet de Dieu par un ardent et flamboyant amour de Dieu.

 

Litaniae in honorem Jesu Christi Domini nostri

 

Kyrie eleison, Christe eleison, Kyrie eleison. Jesu audi nos. Jesu exaudi nos, Pater de coelis Deus, Fili Redemptor mundi Deus […].

 

Approbation

Nous sous-signés Docteurs en Théologie, de la Faculté de Paris, maison de Sorbonne à Paris, certifions avoir lu et examiné un livre, portant pour titre, Exercice du Silence intérieur, de pensée, de parole, et d’œuvre, pour être toute unie et absorbée en Dieu seul: auquel nous n’avons rien trouvé de contraire à la Foi Catholique, Apostolique et Romaine. Fait à Paris, en la maison de la Sorbonne, le 3 du mois de mai 1629.

 

Textes et notes, d’après Martial d’Étampes, Maître en Oraison, textes présentés par Joséphine Fransen & Dominique Tronc, Éditions du Carmel, Toulouse, septembre 2008.



[1] 47. Ct 3, 5.

[2] Lam. 3, 26.

[3] advouëment.

[4] Saint Siméon (version de 1722), cf. Lc 2,29-30.

[5] Accoiser: rendre coi, calme, tranquille.

[6] Au jardin des Olives, cf. Jn 18,6.

[7] Ez 1, 15sv.

[8] Ex 3, 14.

[9] Ct 2, 16.

[10] David.