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16/11/2017

L’Extrême-Onction de Charles Maurras (Saint-Symphorien-lès-Tours, 16 novembre 1952)

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« Toute ma vie j’ai lutté et je lutterais encore pour ce trésor 

de beauté, de sagesse et de sainteté. »

 

     –  Si vous alliez plus mal, est-ce que vous accepteriez de recevoir les derniers sacrements ?

     La réponse vint immédiatement, articulée fermement :

     – Oui, certainement. C’est mon désir. 

     Il ajouta :

     – J’ai déjà reçu une fois l’Extrême-Onction, il y a une dizaine d’années ; mais j’étais dans le coma. Je n’ai eu conscience de rien, et c’est par des amis que j’ai su que j’avais reçu ce sacrement. C’est en pleine connaissance, cette fois, que je veux être administré, car je veux que tout se passe dans la loyauté et dans l’honneur. On ne termine pas sa vie par une supercherie. C’est pourquoi j’ai besoin de quelques jours encore.

     Ces paroles étaient dites avec une telle fermeté et marquaient une décision si irrévocable que je me fardai d’insister.

     – Pensez à vos morts demain et lundi, lui dis-je simplement.

     – Je pense à eux bien souvent et j’ai la ferme espérance de les revoir. Toute ma vie, j’ai été un homme d’espérance. Pour mes morts, j’ai espéré, souhaité, demandé le bonheur dans une autre vie ; pour mon pays je n’ai cessé d’espérer le relèvement et le salut ; c’est moi maintenant que j’espère. Ma vie s’achève. J’ai beaucoup travaillé pour la France, pour ce beau pays de qui j’ai tout reçu. J’aurais aimé vivre encore quelques temps pour continuer à le servir, pour le voir sortir de ses ruines et rentrer dans son ordre monarchique et catholique, retrouver ses traditions. Toute ma vie j’ai lutté et je lutterais encore pour ce trésor de beauté, de sagesse et de sainteté. Je sais que je n’aurai pas travaillé en vain. Si j’ai pu rendre à quelques français la fierté de leur tradition, je n’ai pas perdu mon temps. Mon œuvre plaidera devant Dieu qui me jugera. J’ai eu, moi aussi, ma mission et j’ai vécu pour elle.

     J’écoutais avec une très vive émotion ce vieillard s’exprimer avec tant de noblesse et de simplicité. Ce qu’il me disait m’apparaissait comme son testament spirituel et, pour la première fois, je comprenais pleinement le sens profond de cette longue vie de labeur, de luttes incessantes et d’épreuves si fièrement supportées. Je pris la main qui reposait près de moi sur le lit, celle qui avait tenu la plume comme une épée de feu et qui, maintenant, vieillie et sans force, s’abandonnait. Lentement, j’y posais mes lèvres.

     Maurras eut alors un sursaut. Il retira vivement sa main et me dit d’une voix tremblante d’émotion :

     – Qu’avez-vous fait, Monsieur l’Abbé ? Je ne suis pas digne. Je ne suis qu’un pauvre homme. C’est moi qui devrais vous baiser votre main de prêtre. N’était-ce pas assez que vous me bénissiez ?

     Des larmes brillaient dans ses yeux lorsqu’il ajouta :

     – Votre témoignage d’amitié et de confiance m’aide à oublier bien des choses. Il est déjà pour moi un pardon et une récompense.

     Aussi émus l’un que l’autre, nous nous séparâmes et, tandis que je le bénissais d’un lent signe de croix sur le front, il me dit :

     – je vous remercie. A bientôt !

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     (…) Le mardi suivant, qui était la fête de saint Martin, je recommandai à notre grand saint tourangeau l’âme qui m’avait été confiée et pour laquelle mon souci grandissait. Je le suppliai instamment de joindre son intercession à celles, déjà tant de fois sollicitées, de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et du Bienheureux Pie X.

     Ce fut le surlendemain, jeudi 13 novembre, que ma prière fut exaucée.

     Comme j’arrivais à la clinique ce jour-là même, au commencement de l’après-midi, je rencontrai la Supérieure de la communauté qui me dit :

     – Vous arrivez bien, car Monsieur Maurras vous a fait demander, et je me préparais à vous téléphoner.

     Elle me raconta que le matin, lorsque la garde de nuit était entrée comme d’habitude dans la chambre de Maurras, celui-ci avait demandé :

     – Comment me trouvez-vous ?

     La même question, il l’avait posée, une heure après, à la sœur infirmière chargée de lui donner des soins. Les réponses avaient été à peu près identiques :

     – Je ne vous trouve pas bien. Il me semble que vous allez moins bien ce matin.

     Il n’avait rien répondu ; mais vers la fin de la matinée, il avait demandé qu’on prévînt le Chanoine Cormier.

     Je priais alors la sœur infirmière de préparer tout ce qui était nécessaire pour l’administration des derniers sacrements.

     Ayant revêtu le surplis et l’étole, j’entrai dans la chambre de Maurras. Dès qu’il me vit, il s’excusa du dérangement qu’il croyait me causer et il ajouté :

     – Il est temps que vous m’aidiez à accomplir ce qu’il faut que je fasse…

     A la fin de notre entretien, qui devait être le dernier, Maurras joignit les mains, récita le Confiteor et reçut l’absolution.

     Pendant la cérémonie de l’Extrême-Onction, il suivit attentivement tous les rites, s’offrant aux onctions, particulièrement à celle des mains qu’il me présenta lui-même l’une après l’autre.

     Lorsque la dernière prière fut achevée, Maurras prit ma main dans les siennes, la porta à ses lèvres et me dit :

     – Je vous remercie beaucoup de tout ce que vous venez de me donner. Dites aussi ma grande reconnaissance à Monseigneur. Continuez à prier pour moi.

     Je le bénis et me retirai, accompagné de sœur Thérèse qui avait répondu aux prières de l’Extrême-Onction. Elle exprima ses sentiments et les miens par ces simples mots : Deo Gratias ! C’était bien, en effet, ma reconnaissance que j’offrais à Dieu quelques minutes plus tard, dans la chapelle de la clinique, en récitant le Magnificat de l’action de grâces.

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     Le vendredi dans la matinée, je me rendis de nouveau au chevet de Maurras. De plus en plus faible il paraissait assoupi. La supérieure des sœurs qui m’accompagnait lui prit la main et la secoua doucement. Il ouvrit les yeux, me regarda, et un sourire de bonheur que je ne lui connaissais pas éclaira son visage.

     – Merci d’être venu, me dit-il, et il retomba presque aussitôt dans son assoupissement. Ce fut la dernière fois que j’eus son sourire et que j’entendis sa voix. Il m’avait dit adieu.

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     La fin approchait. Je m’en étais rendu compte en entendant le souffle oppressé et court du malade. Le samedi dans la soirée, je fis part de mes appréhensions à son neveu Jacques Maurras qui venait d’arriver et que je rencontrai à la clinique.

     Le lendemain, en effet, en la solennité de la fête de saint Martin, l’un des patrons de la France, Charles Maurras rendait paisiblement le dernier soupir, après avoir demandé quelques heures auparavant son chapelet que François Daudet lui posé sur la poitrine.

     La Supérieure de la communauté me fit part aussitôt du décès et me donna quelques détails sur les derniers moments.

 

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« Et je ne comprends rien à l’être de mon être,

Tant de Dieux ennemis se le sont disputé !

Mes os vont soulever la dalle des ancêtres,

Je cherche en y tombant la même vérité. »

(La Prière de la fin, juin 1950)

 

     Je me rendis alors près du corps que veillaient pieusement Jacques Maurras, François Daudet et Madame Calzant.

     Maurras reposait sur son petit lit de clinique, les mains jointes et entourées de son chapelet.

     En priant, je contemplais son visage dont la mort révélait la noblesse et la beauté, ce visage que j’avais connu si mobile, si vivant, si passionné !

     Les paroles que Benjamin mourant m’avait adressées me revenaient à la mémoire :

     « Quelle grande chose que la mort !... J’ai cherché Dieu toute ma vie. Je l’ai aimé sans le connaître. Enfin, je vais le voir ! »

 

     Maurras n’avait-il pas écrit lui aussi ?

 

         Je suis né, je suis fait pour la lumière

         Accorde-moi d’éterniser le jour.

 

     Quatre jours après cette ultime visite, la dépouille mortelle de Charles Maurras était conduite à l’église Saint-Symphorien de Tours, où elle recevait les honneurs et les prières de l’Eglise, au milieu d’une assistance très nombreuse et profondément recueillie.

     Après tant d’appels à la miséricorde divine, l’Eglise, elle aussi, faisait entendre sa voix et prenait à son compte dans une dernière prière le vœu suprême de ses enfants :

 

     Lux aeterna lucaet eis, Domine ; cum sanctis tuis in aeternum quia pius es.

 

                                      Grand séminaire de Tours,

                                           Janvier-février 1953.

 

Chanoine A. Cormier, Mes entretiens de prêtre avec Charles Maurras, Plon, 1953.

  

 

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