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06/01/2019

« Il leur envoie ces fantômes décevants, véritable protée, habile à revêtir toutes les formes. »

« Ils offrent à Jésus cet or que Jésus foulera aux pieds (...) Ils offrent l’encens parce que leurs liturgies sont sur le point de s’achever (...) Ils offrent la myrrhe qui sert à embaumer les morts »

(Giovanni Papini, Storia di Cristo, 1921)

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Peter Paul Rubens, L’adoration des mages (1632), détail : les esclaves des Rois Mages, portant les offrandes les plus lourdes

 

« Ces miracles et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de rapporter, avaient pour objet de consolider le culte du vrai Dieu et d’interdire le polythéisme ; ils se faisaient par une foi simple, par une pieuse confiance en Dieu, et non par les charmes et les enchantements de cette curiosité criminelle, de cet art sacrilège qu’ils appellent tantôt magie, tantôt d’un nom plus odieux, goétie, ou d’un nom moins décrié, théurgie ; car on voudrait faire une différence entre deux sortes d’opérations, et parmi les partisans des arts illicites déclarés condamnables, ceux qui pratiquent la goétie et que le vulgaire appelle magiciens, tandis qu’au contraire ceux qui se bornent à la théurgie seraient dignes d’éloges ; mais la vérité est que les uns et les autres sont entraînés au culte trompeur des démons qu’ils adorent sous le nom d’anges. (…) sublime théurgie, qui donne à l’immonde envie plus de force qu’à la pure bienfaisance ! Ou plutôt détestable et dangereuse perfidie des malins esprits, dont il faut se détourner avec horreur, pour prêter l’oreille à une doctrine salutaire ! Car ces belles images des anges et des dieux, qui, suivant Porphyre, apparaissent à l’âme purifiée, que sont-elles autre chose, en supposant que ces rites impurs et sacrilèges aient en effet la vertu de les faire voir, que sont-elles, sinon ce que dit l’Apôtre (II Cor. XI, 14), c’est à savoir : « Satan transformé en ange de lumière » ? C’est lui qui, pour engager les âmes dans les mystères trompeurs des faux dieux et pour les détourner du vrai culte et du vrai Dieu, seul purificateur et médecin des âmes, leur envoie ces fantômes décevants, véritable protée, habile à revêtir toutes les formes… »

(S. Augustin, La Cité de Dieu, Livre X, ch. IX, « Des incertitudes du platoniciens Prophyre touchant les arts illicites et démoniaques » & ch. X, « De la théurgie qui permet d’opérer dans les âmes une purification trompeuse par l’invocation des démons »).


 

LES TROIS MAGES

 

« Quelques jours plus tard, trois Mages arrivaient de Chaldée et s’agenouillaient devant Jésus.

Ils venaient peut-être d’Ecbatane, peut-être des rives de la mer Caspienne. A dos de chameau, avec leurs sacs gonflés pendus aux selles, ils avaient passé à gué le Tigre et l’Euphrate, traversé le grand désert des Nomades, longé la mer morte. Une étoile nouvelle – semblable à la comète qui apparaît de temps à autres dans le ciel pour annoncer la naissance d’un prophète ou la mort d’un César – les avait guidés jusqu’en Judée. Ils étaient venus adorer un roi, et trouvèrent un nourrisson pauvrement langé, caché dans une étable.

Presque mille ans avant eux, une reine d’Orient était venue en pèlerinage en Judée, et avait apporté elle aussi des présents : or, aromates et pierres précieuses. Mais elle avait trouvé un grand roi sur son trône, le plus grand roi qui eût jamais régné à Jérusalem, et elle avait appris de lui ce que personne jusque-là n’avait su lui enseigner.

Les Mages en revanche, qui se croyaient plus savants que les rois, avaient trouvé un enfant de quelques jours, un enfant qui ne savait encore ni questionner ni répondre, un enfant qui dédaignerait, une fois grand, les trésors de la matière et les sciences des mages.

Les Mages n’étaient pas rois, mais ils étaient, en Médie et en Perse, les maîtres des rois. Sacrificateurs, oniromanciens, prophètes et ministres, eux seuls pouvaient communiquer avec Ahura Mazda, le Dieu Bon ; eux seuls connaissaient l’avenir et le destin. Ils tuaient de leurs propres mains les animaux nuisibles, les oiseaux néfastes. Ils purifiaient les âmes et les champs : nul sacrifice n’agréait au Dieu, qui ne fût offert de leurs mains, nul roi ne serait parti en guerre sans les avoir consultés. Ils possédaient les secrets de la terre, et ceux du ciel ; ils en imposaient à leur peuple au nom de la science et de la religion. Au milieu de gens qui vivaient pour la matière, ils représentaient la part de l’esprit.

Il était donc juste qu’ils viennent se prosterner devant Jésus. Après  les bêtes, qui sont la nature, après les pasteurs qui sont le peuple, cette troisième puissance – le savoir – s’agenouille devant la mangeoire de Bethléem. La vieille caste sacerdotale d’Orient fait acte de soumission au nouveau Seigneur qui enverra ses hérauts vers l’Occident : les savants s’agenouillent devant celui qui soumettra la science des mots et des chiffres à la sapience nouvelle de l’amour.

Les Mages à Bethléem signifient les vieilles théologies qui reconnaissent la révélation définitive, la science qui s’humilie devant l’innocence, la richesse qui se prosterne aux pieds de la pauvreté.

Ils offrent à Jésus cet or que Jésus foulera aux pieds : ils ne l’offrent pas parce que Marie, qui est pauvre, pourrait en avoir besoin pour le voyage, mais pour obéir, avant le temps, au conseil de l’Évangile : vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. Ils n’offrent pas l’encens pour vaincre la puanteur de l’étable, mais parce que leurs liturgies sont sur le point de s’achever et qu’ils n’auront plus besoin de fumées et de parfums pour leurs autels. Ils offrent la myrrhe qui sert à embaumer les morts parce qu’ils servent que cet enfant mourra jeune et que sa mère, qui à présent sourit, aura besoin d’aromates pour embaumer son cadavre.

Agenouillés, dans leurs somptueux manteaux de rois et de prêtres, sur la paille de la litière, eux, les puissants, les doctes, les devins, s’offrent eux-mêmes aussi, comme un gage de l’obéissance du monde.

Jésus a désormais obtenu les investitures auxquelles il avait droit. A peine les Mages repartis, commencent les persécutions de ceux qui le haïront jusqu’à la mort. »

 

Extrait de : Giovanni Papini, Histoire du Christ, traduction de Gérard Genot, L’Âge d’Homme, 2010, pp. 53-54.